À la Mémoire de Lorraine 1953-2007
Comme frappe la foudre, parfois la vie frappe aussi. C'est ainsi qu'un après-midi de décembre, ma mère Lorraine s'en est allée. Cette femme d‘exception, déterminée, belle et douce, ne pouvait nous dire un aurevoir que d'une façon, elle aussi, exceptionnelle.
Comment réagir devant une perte si rapide et si vaste? Colère. Peine. Irréalité. Quoi penser devant une malchance qu’aucune parole ne peut expliquer ou nous faire comprendre. Quoi penser devant un évènement aussi accidentel qu’imprévisible, qui nous fait nous questionner sur la vie et sa fragilité. Quoi penser devant la mort?
La mort, de manière paradoxale, nous demande de réfléchir à la vie et à son sens. Le décès de ma mère nous rappelle que nous ne passons ici qu’une seule fois, que nous n’avons qu’une seule chance de rendre le monde meilleur, une seule chance pour réaliser nos rêves et une seule chance de laisser des traces durables. Je regarde tous les gens présents ici aujourd’hui et je vois déjà beaucoup des traces de Lorraine.
Ma mère est la deuxième enfant d’une famille qui était installée à Ville-Émard, au sud-ouest de Montréal. C’est d’ailleurs dans les ruelles de ce quartier ouvrier qu’elle a rapidement appris à se battre pour le clan familial. Son père, Paul-Émile Théberge, un travailleur d’usine parfois autoritaire, a travaillé toute sa vie afin que sa femme et ses enfants bénéficient d’un chalet à la campagne.
Ce chalet était un endroit d’évasion de la griserie d’une ville industrielle pour un chef de famille qui avait passé une partie de son enfance près du fleuve, à Cap St-Ignace. C’est ainsi qu’au début de l’été, notre belle Grand Mère Thérèse, Louis, ma mère, Michel et France, prenait un taxi vers le Lac Connely près de St-Jérôme, et que Paul-Émile restait à travailler en ville. La combativité et le goût de la nature sont des traits qui toujours restèrent avec ma mère.
Ses frères et sa soeur l’ont aussi toujours supporté, et régulièrement Louis, l’entreprenant au grand coeur, vite sur ses patins, Michel, le voyageur et le constructeur sensible et la douce, belle et gentille France, supportaient ma mère dans ses moments de crise et partageaient ses joies, sans oublier qu’ils se sont souvent occupés d’une marmaille pas reposante! Ma Grand Mère m’a ainsi régulièrement offert un refuge pour m’évader de mes parents, alors que j’étais petit, afin d’écouter le baseball et le hockey en sa compagnie.
Elle rencontra mon père Jean-Noël et l’amour à 18 ans, et s’envola de la maison et de ses parents un peu comme une princesse avec son prince. Il faut dire que Jean-Noël était un homme au sourire charmant, très généreux et possédant un grand sens de la famille. Il s’employait à faire croître l’entreprise de son père et voulait pouvoir donner le maximum, le plus grand, le plus beau, à sa femme, ses amis, puis ses enfants. Nous avons d’ailleurs toujours été la plus grande fierté de mon père et de ma mère. La mauvaise news, c’est que nous avons tous hérité du caractère de ma mère!
Évidemment, lorsque la vie nous frappe, elle peut le faire de différentes façons. Comme nous le savons tous aujourd’hui, les couples ne sont pas toujours éternels et après presque 10 ans de vie commune, un bon matin, la femme et la mère qu’était Lorraine décida de divorcer et de prendre la route de Québec avec ses enfants. Elle avait 28 ans, et avec 4 enfants décida qu’il était temps de terminer ses études. Cette secrétaire de formation qui jusque-là faisait la vie de mère dans un enclos doré, décida de faire des études en sociologie. Le courage, la ténacité et le savoir ont d’ailleurs toujours été cultivés dans notre famille depuis ce temps.
Elle rencontra Serge en 1984 et décida de suivre ce nouvel amour vers Rimouski. Elle adopta la région, compléta une maîtrise en développement régional et débuta une longue passion pour ses chiens goldens. Le plus drôle avec ma mère, c’était qu’au début nous adoptions toujours de nouveaux animaux pour mes soeurs. Évidemment cela durait un maximum de 2 semaines, après quoi, c’est ma mère qui s’en occupait. Et voilà que la famille Groleau-Théberge-Desrosiers comptait des chiens, des chats, des perruches, des tortues, des poissons, des lapins, et ce n’était qu’un début!
Que ce soit à la Coalition Urgence Rurale ou dans notre vie de famille, jamais avec Lorraine on ne pouvait être indifférent. C’était l’amour ou la guerre. Ce n’était certainement jamais ennuyant et s’il y avait une vertu à tout cela, c’est que tout se disait. C’est aussi ce qui expliqua qu’un certain soir d’été, elle défonça la porte d’une maison pour ramener ma soeur Catherine au bercail! Je vous épargnerai d’ailleurs aujourd’hui les détails sur ses vues politiques nationalistes et de gauche, puisque nous les connaissons déjà tous un peu trop bien!
Avec le temps, le grand rêve de ma mère prenait graduellement forme. Celui d’avoir une ferme pour y accueillir tous ses animaux favoris, et au premier titre ses chevaux et ses goldens, une passion qu’elle partageait avec ma soeur Emmanuelle. Pendant ce temps, Serge regardait l’empire animalier s’étendre rapidement et passa ainsi graduellement du métier de professeur à celui de gentleman-farmer. J’ai pour ma part appris le sens du mot abnégation le jour où j’ai vu Serge maniant la pelle à fumier!
Et voilà que cette matriarche réalisait son grand rêve, celui d’avoir une terre avec vue sur le fleuve pour nourrir et accueillir famille et amis. C'est à ce moment que la vie décida de nous foudroyer, de nous priver de ce souffle si fort. Cette disparition soudaine pourrait nous rendre amère, mais je vois tant de grands accomplissements. Maman, jamais personne ne pourra me manquer autant que toi. Je t'aime et nous t'aimons tous, pour toujours.
Texte prononcé par Geoffroy, son fils, lors des funérailles tenues à Rimouski, le jeudi 13 décembre 2007.